Dans mes tableaux abstraits, je cherche à créer des expériences perceptuelles inédites de la couleur, par une investigation poussée de matériaux standardisés. Cette contrainte m’amène à questionner les limites des matériaux, celles du tableau, de même que celles de la peinture en tant que discipline artistique. Je souscris ainsi à une définition élargie de la peinture (Fares, 2004), c’est-à-dire enrichie des notions de dimensionnalité, de reproductibilité, de mouvement, d’histoire et de contexte de présentation des œuvres.
Portée par un idéal de recherche, dans chaque projet je me penche avec curiosité sur un matériau précis, que je manipule selon des protocoles d’expérimentation intuitifs. Ainsi, depuis 2011, j’ai successivement étudié les encres de sérigraphie industrielles, les pigments acryliques noirs et blancs et le Plexiglas – transparent, coloré, miroir. Connaisseuse de l’histoire de l’abstraction, je discerne à l’atelier la survenue de formes « picturales », que je cherche ensuite à déployer. L’emploi de formats non conventionnels, comme le tondo, le shaped canvas, ou l’objet spécifique (Judd, 1964), met de l’avant la dimension matérielle des tableaux. Mes corpus, réalisés en série, cherchent à déployer toutes les possibilités chromatiques d’un matériau. Leur mise en espace est conçue pour en apprécier la variation, surprenante au regard des contraintes initiales.
Par ce processus, je souhaite exploiter toute la complexité perceptuelle générée par le tableau, qui interpelle par son effet visuel, sa qualité d’objet et son procédé de fabrication, aussi manifeste qu’énigmatique. L’espace pictural que je recherche oscille entre la stabilité et le mouvement, entre la surface et la profondeur, entre le tactile et l’optique. En incarnant ces contradictions, j’ai la conviction qu’un tableau abstrait peut faire contrepoids aux écrans, pour ouvrir des espaces de contemplation, de réflexion et de curiosité salutaires, dans notre monde dominé par les images et les messages.